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18.09.2007
IMPERDABLE?
Voici venu le temps de l’analyse, de l’introspection et du débat. Des premiers textes de socialistes ont déjà été rendus publics en attendant les ouvrages de la rentrée qui livreront les différentes lectures des défaites de la gauche à la présidentielle et aux législatives.
C’est sain, utile et pour tout dire indispensable, surtout si l’on considère le climat qui règne aujourd’hui au Parti Socialiste et plus encore le désemparement de ses militants qui n’ont jamais économisé leurs forces dans les difficiles batailles de l’année 2007. Mais pour qu’il soit efficace, ce profond travail de réflexion doit être réalisé sans aucun tabou ni concession. C’est-à-dire, pour être clair, qu’il devra d’abord et avant tout être déconnecté des enjeux de personnes, des calculs de boutiquiers et des intérêts de sous crèmeries. C’est même ce en quoi doit consister le premier acte tangible de la rénovation dont tout le monde parle sans jamais dire concrètement ce qu’elle recouvre.
Chacun jurera bien entendu que cela va de soi. Et pourtant, ce n’est pas le cas. Car déjà nombreux sont celles et ceux qui ont commencé leurs propos en disant que la présidentielle était « imperdable ». Ne tournons pas autour du pot : imperdable, c’est une façon qui se veut polie de dire que si Ségolène Royal n’avait pas été notre candidate, nous aurions gagné le 6 mai, ce qui est assez grossier. Faut-il pour autant, symétriquement, exonérer la campagne de Ségolène Royal de toute erreur ? Evidemment non. Si en démocratie, par nature, aucune élection n’est gagnée d’avance, aucune défaite n’est par avance programmée.
Néanmoins, « imperdable », convenons-en, c’est un peu court. Court parce que cela revient à considérer que l’UMP de Sarkozy qui a fait l’union des droites était un adversaire de pacotille. Court parce que c’est remiser la division de la gauche issue du référendum européen au rang d’anecdote. Court parce que cela fait l’impasse sur les conditions particulières de la désignation -trop tardive, trop violente- qui ont tant affaibli la candidate et permis à la droite de la pilonner sans relâche en creusant un sillon déjà bien travaillé en interne. Court parce que cela omet de reconnaître à quel point ont manqué l’unification des mots d’ordre et l’homogénéisation des discours pour gagner et crédibiliser la volonté de tous les socialistes de rénover la gauche.
C’est court mais surtout une erreur politique. Car dans cette « réflexion », on peut lire en creux que le projet ne comptait finalement pour rien et que les circonstances dispensaient les socialistes de se présenter devant les français en ayant montré qu’ils avaient tiré toutes les leçons du passé et que leur démarche s’inscrivait bien dans la société réelle, telle est, et pas telle qu’on la rêve. Affirmer que l’élection était imperdable, cela revient à dire que n’importe qui pouvait gagner car le souvenir du 21 avril, l’anti-Sarkozysme et le bilan du gouvernement devaient largement suffire à assurer la victoire.
Nous pensons tout au contraire que la défaite vient de loin. Et que c’est le projet socialiste qui doit d’abord nous interroger et mobiliser notre réflexion. Car dans le cas contraire, nous resterions au mieux dans l’incantation, au pire dans le calcul interne. Comme toujours dans l’histoire de la gauche, la question de la rénovation et de la reconquête relève bien plus de l’orientation que des générations et des personnes, même s’il arrive parfois que les deux se rejoignent comme le proclame la célèbre formule : « avec une orientation se meurt aussi la génération qui l’a porté ».
Aussi dans ces colonnes, rien d’autre que le fond n’aura sa place. Cela doit commencer par une analyse de la société française et de ses contradictions. Elle est déboussolée par l’impact considérable de la mondialisation sur l’efficacité des politiques économiques et donc par l’utilité de l’action politique même. Elle est travaillée par les peurs et l’inquiétude, hantée par l’angoisse du déclassement social, enfoncée dans le chômage de masse depuis 25 ans et par sa variante de la généralisation de la précarité. Elle est déstabilisée sur ses fondements républicains par les effets terribles de la ghettoïsation matérialisés par l’insécurité et le repli sur soi. Au total, la société française a perdu ses repères fondamentaux.
Comment la rassembler ? Comment la rassurer ? Comment la mobiliser ? Voilà les questions auxquelles devait répondre un projet socialiste capable d’emporter l’adhésion du plus grand nombre. Nous n’y sommes pas parvenus. La force est allée à celui qui donnait le sentiment d’être le plus fort alors que notre projet est apparu comme trop imprécis et peu crédible. Malgré des intuitions justes sur des sujets aussi décisifs que sur l’autorité, l’éducation, la valeur travail ou la réforme de l’Etat, le pacte présidentiel n’a pas suffit alors même qu’il avait corrigé nombre des insuffisances du projet socialiste..
Cela a été particulièrement vrai dans le domaine économique et social, là où se joue une élection puisque c’est ici que se situent le cœur et le fondement de l’opposition droite-gauche. Il faut citer spécifiquement la question des retraites et celle de la rupture avec l’assistanat et de la modernisation du modèle social, qui auraient du permettre à la gauche de démontrer qu’elle en avait terminé avec l’accompagnement social du libéralisme qui faisait d’elle une sorte de soigneuse de touche du capitalisme.
En contrepoint, on nous dit que la campagne de Ségolène Royal n’a pas été suffisamment orientée sur le social. Le débat n’est pas à écarter d’un revers de main. Il faut le mener jusqu’au bout. Car si les injustices de plus en plus
criantes doivent être corrigées et appellent à plus de redistribution, celle-ci ne peut s’effectuer que si nous sommes capables de créer des richesses en économie ouverte. La praticabilité de nos mesures, c’est le point de départ obligé d’un projet crédible. Dans le cas contraire, nous retomberions dans les propositions revendicatives de type syndical de multiplication des allocations et des revenus de transfert. Elles sont nécessaires mais ne peuvent être le cœur d’une politique socialiste. Tout le monde le sait, à commencer par les français, qui se disent eux-mêmes vaccinés par les « y’a qu’a faut qu’on ». Ils savent bien que si nous nous bornons à multiplier les aides sociales sans création de richesses supplémentaires qui serait générée par un nouveau modèle de croissance compatible avec la transnationalisation des échanges, cela aboutira inéluctablement à reprendre d’une main ce qu’on l’on aura distribué de l’autre.
Si bien qu’en fait le modèle économique qui peut permettre de constituer un front de classe en lui donnant un contenu. Or, en faisant croire à tout le monde que la richesse était à portée de chacun comme si la véracité du rêve américain n’était qu’une question d’état d’esprit, Sarkozy a gommé les antagonismes de classes. Car il a ce faisant brisé l’opposition capital-travail et réussi à faire voter des pauvres comme s’ils étaient riches. Son actuelle « ouverture » n’est d’ailleurs que le prolongement gouvernemental de cette stratégie électorale.
Si bien qu’à présent, toute la tâche des socialistes consiste à travailler à la redéfinition d’un nouveau modèle économique. Nous en connaissons le cadre : celui de la mondialisation et de l’urgence écologique. Nous savons quel type de capital -le capital financier- est responsable de l’épuisement des stratégies classiques de redistribution social-démocrates. Nous savons donc que c’est en opposition à lui que pourra se constituer un nouveau front de classe structuré autour de l’enjeu central de la répartition de la valeur ajoutée. Nous savons aussi que ce modèle devra être praticable en économie ouverte de marché pour être crédible.
Fondamentalement, et c’était sous-jacent dans le pacte présidentiel, il s’agit de faire du capital et de l’investissement humains un facteur de production fonctionnant comme un moteur et un accélérateur endogènes de croissance et de création de richesses. C’est le point de départ incontournable de toute ambition redistributrice. Cela implique d’abord et avant tout un investissement public considérable qui pourrait être rapidement efficace si les règles de la BCE et du pacte de stabilité sont réformées.
Les choix de long terme devront guider et orienter les choix budgétaires dans ce retour de l’Etat volontaire. L’investissement massif dans l’éducation, l’innovation et la recherche est une clé majeure pour que la France renoue avec son potentiel de croissance. La matière grise, l’intelligence, notre niveau éducatif global, sont nos principaux atouts dans la mondialisation. Celui dans le développement durable aussi, avec la volonté de ne pas faire du défi écologique un ennemi de la croissance mais au contraire un de ses déterminants. Le choc technologique que représente la naissance -obligatoire- d’un nouveau mode de production avec la définition de nouvelles normes de consommation est porteur de millions d’emplois nouveaux potentiels.
Cela doit s’accompagner dans le même temps d’une complète refonte de la conception et de la pratique du dialogue social et de la mise en place d’une véritable sécurité sociale professionnelle. Car c’est d’abord cette « convergence positive », cette alliance des productifs, qui détermine le niveau d’emploi et de création de valeur ajoutée, et donc au final qui décide de l’ampleur de la redistribution. C’est bien dans l’entreprise de la sphère productive que se créent les richesses, dans l’alchimie qui mêle le travail des salariés à la prise de risque des entrepreneurs qui réinvestissent leurs bénéfices dans la production. La sphère financière, celle du CAC 40, est uniquement spéculative et totalement déconnectée du circuit de l’économie réelle : elle organise les délocalisations et redistribue l’ensemble de ses profits sous forme de dividendes, qu’elle obtient en compressant la rémunération du travail et en abandonnant toute prise de risque et toute innovation.
C’est ce socle théorique là, encore balbutiant et déjà sous-jacent pendant la campagne présidentielle, qui peut redonner un sens à la social-démocratie. Il nous a fait défaut dans le moment décisif. Il n’était pas prêt et par conséquent nous non plus. Il faut nous atteler dès maintenant à son développement. Tout en dépend : donner le sentiment aux français que nous sommes à la tâche et pas dans le délitement, enclencher la rénovation pour de bon, et reconstruire une véritable stratégie d’union. Car sur quoi d’autre que le fond ne s’est jamais construit un rassemblement victorieux ? En 1981, il y avait les nationalisations, la relance de la consommation. En 1997, la gauche plurielle se confectionne autour des 35h et des emplois jeunes. Ce qu’il faut à la gauche, c’est un programme. Et un programme, c’est d’abord un modèle économique et social.
Eric Benzekri
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